Depuis plus d'une génération, la population provenant des Balkans occidentaux n'a cessé de croître en Suisse, pour atteindre aujourd'hui 400 000 personnes, soit plus de 5 % de notre population totale.
Parmi elle, les Kosovars constituaient déjà la communauté la plus importante avant 1998. Elle s'est constamment renforcée et son effectif avoisine aujourd'hui les 200 000 personnes. Près d'un Kosovar sur dix réside en Suisse. Il était inévitable que les conflits qui ont déchiré ces pays aient des répercussions profondes en Suisse également, vu leur proximité géographique et humaine avec mon pays.
En Suisse comme en France, nous avons intérêt à ce que cette région voisine demeure stable. Pristina et Shkupi est plus proche de Berne que Stockholm, Madrid ou Athènes.
Terre d'accueil et de longue tradition humanitaire, la Suisse est venue en aide aux populations les plus démunies, de la Croatie à l'ancienne République yougoslave de Macédoine. Elle a surtout pris une part active à l'effort international de retour à la paix et de reconstruction, en envoyant des personnels civils et militaires ainsi qu'en octroyant de substantielles contributions financières, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, où la Suisse est associée à la Mission intérimaire des Nations unies et à la force multinationale de l'OTAN au Kosovo (KFOR) avec un contingent armé.
Partout où son expertise était utile, mon pays a fourni son assistance, en veillant par exemple à la mise en conformité du système judiciaire de Bosnie-Herzégovine avec la Convention européenne des droits de l'homme ou encore en accueillant l'ancienne République fédérale yougoslave, l'actuelle Union de Serbie-Monténégro, au sein de son groupe dans les institutions de Bretton Woods. Au-delà des transferts financiers reflétant les liens étroits que les Kosovars travaillant chez nous entretiennent avec leurs familles, la Suisse soutient la relance de l'économie du Kosovo par des projets d'infrastructure et des aides à la petite entreprise. Précurseur dans l'effort en faveur d'un dialogue sans barrières, elle a patronné plusieurs rencontres informelles de représentants des communautés du Kosovo et de leurs voisins.
Cela étant, force est de constater que le statut présent du Kosovo, flou et controversé, demeure un énorme problème qui hypothèque la stabilité des Balkans occidentaux. La situation actuelle est intenable. Nous ne pouvons ignorer la volonté d'une pleine autodétermination exprimée par la très grande majorité de la population du Kosovo. C'est ainsi que, dès fin mai 2005, la Suisse s'est prononcée devant le Conseil de sécurité de l'ONU en faveur d'un règlement rapide de la question du statut. A nos yeux, la meilleure solution serait une indépendance formelle sans réserves ni restrictions, mieux à même de servir les intérêts à long terme de toutes les parties en présence.
En l'absence d'une forme d'indépendance, il est à craindre que les forces vives du Kosovo ne continuent à se fixer sur leurs rancoeurs et leurs antagonismes. Si cette situation devait perdurer, son effet déstabilisateur entraverait considérablement la reconstruction économique et sociale de l'ensemble de la région. Ces vues ont été confirmées par le rapport Eide remis au Conseil de sécurité le 7 octobre 2005, qui a précédé la nomination d'un représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour les négociations sur le statut futur du Kosovo, en la personne de l'ancien président finlandais Martti Ahtisaari.
Faute d'un statut définitif satisfaisant les principaux concernés, la question des droits de propriété restera sans solution. Or, sans sécurité juridique, point d'investissements. En conséquence, les habitants manqueront de moyens de subsistance et le chômage restera démesuré — il dépasse actuellement 50 %.
Qui plus est, en l'état actuel, le Kosovo n'a pas accès aux services des institutions financières internationales, ouvertes aux seuls Etats constitués. Dans un Kosovo indépendant, en revanche, les perspectives de soutien financier pour la mise en valeur des ressources humaines et naturelles du pays seraient plus favorables. La diaspora pourrait s'investir dans le développement de son pays d'origine et la population verrait s'ouvrir un avenir digne d'être vécu.
A défaut d'indépendance, le Kosovo continuera d'avancer dans un quasi-vide juridique, vacuité qui ne saurait être favorable ni aux minorités ni au renforcement de la lutte contre la criminalité organisée et la corruption. A l'inverse, l'indépendance et la prise de responsabilités institutionnelles qu'elle implique pour la communauté kosovare représentent l'espoir le plus tangible d'un retour durable à la modération et à la tolérance au Kosovo.
Il va sans dire que le respect des normes internationales en matière de protection des minorités et des droits de l'homme demeure d'une importance primordiale, aujourd'hui comme demain, dans un Kosovo indépendant. De même, une forte présence internationale au Kosovo est nécessaire et elle le restera encore longtemps.
A l'instar de l'Union européenne, qui a fait avancer depuis un demi-siècle les valeurs de réconciliation, de démocratie, de liberté individuelle et de tolérance, la Suisse est elle aussi résolue à promouvoir tout ce qui est essentiel à la paix de l'Europe. En définitive, c'est bien par solidarité que nous nous engageons en faveur des populations meurtries des Balkans. Mais si cet engagement est vital pour les pays qui en bénéficient, il est aussi dans notre intérêt bien compris, car il contribue à notre propre sécurité et à notre prospérité future. C'est pourquoi la Suisse persévérera dans ses efforts — pour la stabilité de la région et pour une indépendance du Kosovo.